Interview d'Armand Ajdari

11/12/2019

J'espère que la loi de programmation pluriannuelle de la recherche apportera un peu d'apaisement et permettra de faire le tri dans les outils actuels, trop nombreux et trop complexes", déclare Armand Ajdari, directeur de la R&D de Saint-Gobain, dans une interview à AEF info*.

Il "pense notamment au mille-feuille de la valorisation et aux entités qui ont été créées dans ce domaine avec l'injonction de gagner de l'argent", estimant que "la question de l'autofinancement des Satt est une aberration". Évoquant la politique de Saint-Gobain en matière d'embauche de docteurs, il affirme que "faire un doctorat est un investissement pour l' avenir". Enfin, Armand Ajdari salue l'efficacité du crédit impôt recherche mais alerte contre les éventuels "coups de guidon" qui "détruiraient la confiance et la capacité à maintenir l'investissement, les centres de R&D et les cerveaux en France".

AEF info : Les grands groupes sont souvent accusés de ne pas suffisamment contribuer à l'emploi des docteurs. Qu'en est-il de Saint-Gobain ?

Armand Ajdari : Nous sommes, me semble-t-il, l'un des grands groupes français qui a le plus poussé l'idée de la formation par la recherche. 85% des ingénieurs de recherche de notre centre Saint-Gobain Research Paris ont un doctorat. Nous considérons que la thèse est une expérience professionnelle qualifiante lors de laquelle le doctorant est rapidement exposé à la notion d'excellence, à la rigueur, la concurrence internationale et évidemment la problématique du temps et de la durée de la recherche. Il sait évaluer le temps nécessaire pour générer de nouvelles connaissances scientifiques. Faire un doctorat est un investissement pour avenir.

Nous recrutons une bonne partie des docteurs, non pas prioritairement parce que le sujet de leur thèse correspond à nos thématiques de recherche, mais plutôt pour l'expérience et la capacité technique et humaine qu'ils apportent. Nous apprécions beaucoup le dispositif Cifire qui a eu le mérite de ne pas avoir été modifié au fil des années comme d'autres outils. Nous lançons chaque année une quinzaine de thèses Cifre et plus de la moitié de ces doctorants intègrent ensuite Saint-Gobain.

La mission première de l'université n'est pas de gagner de l'argent par la valorisation.

AEF info : Quels sont, selon vous, les freins qui entravent la collaboration des entreprises avec le monde académique ?

Armand Ajdari : Nous nous sommes heurtés, il y a une dizaine d'années aux États-Unis, au fait que beaucoup d' universités américaines ont été poussées à faire de la valorisation à outrance, en mettant en place des conditions iniques relatives à la gestion des droits de propriété intellectuelle. Cela nous a amenés à sélectionner d'autres partenaires qui n'avaient pas cette posture.

Cette posture qui contrariait aussi bon nombre d'entreprises américaines a généré un retour de balancier, et plusieurs universités ont suivi le repositionnement prôné, il y a quelques années, par Penn State University : la mission première de l'université est l' enseignement et la recherche au plus haut niveau, et non pas de gagner de l'argent par la valorisation. La mise en place d'un système beaucoup plus équilibré a permis à Penn State University d'augmenter ses financements privés. Des fantasmes néfastes quant à la valorisation sont aussi parfois présents en France.

En revanche, un dispositif qui fonctionne très bien est le crédit impôt recherche. Il rend la recherche française compétitive en diminuant son coût (pour des postes hautement qualifiés).

Les sommes correspondantes sont significatives, et il est légitime qu'il y ait débats, ajustements et contrôles, mais il faut à tout prix éviter des coups de guidon qui détruiraient la confiance et la capacité à maintenir l'investissement, les centres de R&D et les cerveaux en France.

AEF info : Pensez-vous que la future loi de programmation annuelle pour la recherche pourra lever certains verrous ?

Armand Ajdari : J'espère que la LPPR apportera un peu d'apaisement et permettra de faire le tri dans les outils actuels, trop nombreux et trop complexes. Je pense notamment au sujet du mille-feuille de la valorisation et aux entités qui ont été créées dans ce domaine avec l'injonction de gagner de l'argent. De ce point de vue là, la question de l'autofinancement des Satt est une aberration.

En outre, toutes les mesures permettant de rendre l'écosystème plus réactif et d'améliorer les interactions entre le public et le privé auront un impact positif. Cela pourrait passer par la mise en place d'outils de RH pour rendre les universités plus autonomes dans leur stratégie et favoriser ainsi leurs recrutements.

AEF info : Quelle est votre politique en matière de collaboration avec les Armand Ajdari : Il y a une dizaine d'années, nous avons mis en place Nova (lire sur AEF Info). C'est la structure d'extemal ventures de Saint-Gobain chargée d'identifier et de créer des partenariats avec des start-up, des incubateurs et des programmes d' accélération. Nova participe à l'effort d'open innovation de Saint-Gobain et vise à renforcer sa présence dans les principaux pôles entrepreneuriaux du monde, en connectant des partenaires stratégiques avec les ressources et l'expérience du groupe. Depuis sa création en 2006, Nova a étudié 4 500 start-up et signé plus de 110 partenariats.

AEF Info : Comment se structure la R&D de Saint-Gobain que vous pilotez depuis juillet 2017 ?

Armand Ajdari : Le budget de R&D de Saint-Gobain est de 460 par an (dont 35% en France). 3 700 personnes travaillent pour la recherche du groupe et plus de 900 projets de recherche sont en cours. Nous disposons d'une ossature de huit centres de R&D transversaux dans le monde : trois en France (Compiègne, Paris et Provence) et respectivement un en Allemagne, aux États-Unis, en Chine, en Inde au Brésil.

Pour ce qui est de la sélection de nos sujets de R&D, le pilotage se fait sur la base de métiers et de lignes de produits très divers, qui ont en commun d'être tous liés aux sciences des matériaux (voir encadré ci-dessous). La culture historique de Saint-Gobain est de donner de l'indépendance à ses activités. De ce fait, Nous avons un modèle de R&D hybride dont le pilotage des sujets se doit d'être au plus près des business et des pays, des préoccupations de chacune des lignes de produits, et qui s'appuie sur des ressources en bonne partie mutualisées.

Enfin, je tiens à faire part de deux fiertés. Nous déposons près de 400 brevets chaque année, dont la qualité et l'impact nous permettent de figurer depuis 8 ans dans le classement des "Top 100 Global Innovators", de Clarivate Analytics (ex-Thomson Reuters), aux côtés d'entreprises comme Google ou Apple (lire sur AEF info). Enfin, 30% des cadres de la R&D de Saint-Gobain sont des femmes, ce qui en fait une des filières les plus féminisées du groupe.

Et si on regarde les plus hauts postes, on dépasse même les 50%.

Les programmes de R&D stratégiques de Saint-Gobain

Maîtrise des matériaux et procédés :

  • Mousses organiques et inorganiques
  • Adhésifs et adhésion;
  • Physique et chimie des liants inorganiques
  • Revêtementspar voie liquide
  • Contrôle non destructif pour améliorer nos procédés et la qualité des produits;
  • Amélioration de l'empreinte CO2

Transformation digitale

  • Fabrication additive et impression 3D;
  • Robotique et automatisation;
  • IA et big data.

De la valeur pour les clients

  • Technologies des capteurs et de l'intemet des objets
  • Acoustique
  • Qualité de l'air intérieur
  • Efficacité énergétique, et conforts thermique et visuel.

AEF info : Quelle est votre stratégie en matière de recherche partenariale ?

Armand Ajdari : Nous missionnons nos 8 centres de R&D transversaux pour qu'ils soient en contact avec le monde extérieur (académique et industriel) dans leur périmètre géographique respectif. Cette stratégie nous a permis d'initier de nombreuses collaborations académiques sous différentes formes (accords-cadres, UMR communes, etc.). Ces centres sont également une vitrine de notre innovation pour nos clients, en capacité de nouer des contacts académiques et externes.

Nous disposons d'un accord-cadre avec le CNRS et de trois structures communes 2UMR à Saint-Gobain Recherche Paris et Saint-Gobain Recherche Provence Aubervilliers et Cavaillon; une unité commune entre avec le CNRS et le Nims (National institute for materials science) à Tsukuba au Japon.

Au cours des dix dernières années, nous avons surtout développé augmenté le nombre de nos connexions académiques avec les États-Unis, en Inde, en Chine et en Allemagne. En France, les chaires d'enseignement recherche nous permettent de stimuler la formation par la recherche dans nos domaines d'intérêt et d'augmenter la visibilité de notre groupe. Plus généralement, Saint-Gobain promeut l'innovation ouverte, le co-développement avec nos clients et nos fournisseurs, ainsi que les échanges avec nombre de grands acteurs industriels comme Engie, Air Liquide ou Solvay.

LE PARCOURS D'ARMAND AJDARI

Armand Ajdari a commencé sa carrière au CNRS (1992-2007). Il est directeur pendant dix ans d'un laboratoire de recherche à l'ESPCI, puis enseignant à l'École polytechnique et dans différentes universités en France, ainsi qu'à Harvard et au MIT lors de séjours sabbatiques aux États-Unis.

Il a rejoint Saint-Gobain en 2007, d'abord comme directeur adjoint de la R&D, puis comme directeur de la R&D du pôle matériaux innovants. En juillet 2017, il devient directeur de la R&D du groupe.

 * Rediffusion avec l'aimable autorisation d'AEF info.

Crédit Photo : Armand Ajdari , directeur de la R&D de Saint-Gobain . Droits réservés - DR - @Saint-Gobain