« 50 % de la population n’a pas le soutien nécessaire pour intégrer le secteur »

femmes dans la construction

Les femmes progressent à grands pas dans le secteur de la construction, où elles sont toujours plus nombreuses et influentes en matière de développement durable. Néanmoins, retenir les talents par le biais de politiques d’inclusion reste une tâche ardue. Claire Pedini, Directrice Générale Adjointe, Directrice des Ressources Humaines et de la Responsabilité Sociale d’Entreprise, et Elizabeth Wangeci Chege, membre du conseil d’administration du World Green Building Council et spécialiste de l’efficacité énergétique et du refroidissement chez SEforALL, échangent leurs points de vue sur la promotion de la parité dans le secteur.

Le secteur du bâtiment et de la construction est-il selon vous de plus en plus féminisé ?

Elizabeth Wangeci Chege : Oui, mais il progresse très lentement. La situation est à peu près la suivante : nous faisons deux pas en avant, puis cinq pas en arrière. Au cours de la dernière décennie, le nombre de femmes dans le secteur de la construction a augmenté de 15 %, et c’est une très bonne chose. Pourtant, nous n’avons toujours pas entamé de réflexion sur les mécanismes susceptibles de les retenir, en particulier au moment où elles ont des enfants.

Nous pourrions faire tellement mieux ! Par exemple, le secteur perd un grand nombre de jeunes femmes, car, lorsqu’elles reviennent de leur congé de maternité, elles sont mises en retrait par rapport aux autres collaborateurs. Nous devrions davantage prendre en compte cette étape de la vie et les aider à se réinsérer. Cette augmentation de 15 % des embauches des femmes est donc une bonne chose, mais nous devons redoubler d’efforts pour les retenir réellement dans ce secteur tout au long de leur carrière.

Claire Pedini : C’est la raison pour laquelle, depuis 2012, nous menons chez Saint-Gobain une politique de féminisation du Groupe, tant au niveau de l’embauche que de l’évolution de carrière, en proposant aux femmes des séances de coaching, des formations et un accompagnement au moment de la maternité. En aidant l’organisation à évoluer vers une culture plus inclusive, nous avons réalisé des progrès notables : il y a douze ans, les femmes occupant des postes de direction représentaient 16 % des effectifs. Aujourd’hui, nous visons 25% de femmes dirigeantes (Top 150) d’ici à fin 2025. C’est un bel accomplissement, surtout dans un secteur qui a longtemps été dominé par les hommes.

Nous devons aussi combattre les préjugés : nous avons récemment passé en revue toutes nos offres d’emploi et nous avons réalisé que le choix de l’image revêtait une grande importance. En faisant figurer une femme sur les affiches de recrutement, davantage de candidates ont postulé. Et cela n’a pas découragé les hommes de se porter candidats. Je crois que nous sommes également responsables de l’image que nous renvoyons, qui est déterminante pour attirer les femmes.

Les femmes peuvent-elles s’épanouir dans le secteur de la construction ?

Elizabeth Wangeci Chege : Évidemment ! Les personnes qui dirigent des organisations de développement durable ou d’ESG sont majoritairement des femmes. D’ailleurs, 50 % des PDG des Green Building Councils établis – les pays de premier rang au sein du World Green Building Council – sont des femmes, et elles font véritablement avancer la question du développement durable. Un grand nombre de réseaux de soutien et de mentorat se mettent en place, mais je pense que nous pouvons encore faire beaucoup de progrès.

Aujourd’hui, environ 50 % de la population ne bénéficie pas du soutien nécessaire pour intégrer le secteur du bâtiment. C’est peut-être en partie la raison pour laquelle il n’est pas aussi performant qu’il devrait l’être, notamment pour répondre aux défis climatiques.

Claire Pedini : D’après une étude menée par FEMCON, une organisation cofondée par l’Union européenne pour favoriser l’emploi des femmes dans le secteur de la construction, les femmes représentent aujourd’hui 9 % de la main-d’œuvre dans ce secteur en Europe. Ce chiffre grimpe à près de 11 % aux États-Unis, d’après les données du Bureau of Labor Statistics. On observe la même tendance en Asie, par exemple en Inde, où, en 2023, 12 % de la main-d’œuvre du secteur de la construction étaient des femmes.

Notre Groupe compte près de 24 % de femmes, ce qui prouve que la construction, comme toute autre activité, est un secteur où les femmes peuvent s’épanouir et réussir. Pourquoi ne réussiraient-elles pas aussi bien que les hommes ? C’est ainsi que nous voyons les choses à Saint-Gobain. Avec la hausse constante de la représentation féminine, nous nous sommes fixé un nouvel objectif : compter 30% de femmes cadres dans le Groupe d’ici à fin 2025.

Comment les grandes entreprises, les différentes parties prenantes ou les ONG peuvent-elles intervenir pour impliquer davantage de femmes dans le métier ?

Claire Pedini : Il n’y a pas que les entreprises et les ONG qui doivent agir, tout le monde doit s’y mettre. Le secteur de la construction forme une chaîne de valeur très fragmentée, dans laquelle interviennent de nombreux acteurs. C’est pourquoi les efforts en faveur de la diversité doivent venir de partout, y compris des institutions financières.

En plus de nos politiques, nous avons récemment mis en place une structure pour amorcer le dialogue en créant le Diversity, Equity and Inclusion Lab Accelerator. Ce groupe de cadres s’est engagé à nous aider à progresser sur ces sujets et à améliorer la culture d’entreprise, parce que la diversité et l’inclusion sont essentielles à la croissance et à la performance du Groupe sur le long terme.

Elizabeth Wangeci Chege : Nous devons agir, bien sûr, mais ce n’est pas aussi simple que cela. Nous devons tout d’abord nous débarrasser des stéréotypes. Il ne suffit pas de faire venir une femme pour la simple raison qu’elle est une femme. Nous devons nous assurer que celles qui se retrouvent à la table des négociations puissent vraiment apporter leur contribution et sont valorisées. Nous devons également changer la manière dont le secteur est perçu. Les images qui nous viennent à l’esprit sont celles des chantiers, mais il se passe beaucoup de choses avant et après. Nous devons mettre en évidence les autres aspects des procédés de la construction pour y attirer davantage de femmes et équilibrer les représentations que nous en avons.

Il y aurait beaucoup à gagner à adopter des horaires flexibles ou à partager un poste, mais les progrès significatifs viennent aussi de petits gestes. Dans le cadre de l’un de mes précédents emplois, j’ai tenté de manœuvrer une pelleteuse. Monter dans un tel engin représente déjà un défi en soi ! Même les outils sont rarement conçus pour les mains de petite taille. Est-il si difficile de tenir compte des spécificités hommes-femmes au niveau des outils dans la chaîne de valeur ? Cela peut sembler anodin, mais c’est très dissuasif pour les femmes qui souhaitent aujourd’hui se lancer dans les métiers, où qu’ils soient dans la chaîne de valeurs.