Le fact-checking de la ville durable

De San Francisco à Reykjavík, de Curitiba à Oslo : la ville durable, on en parle beaucoup mais sans vraiment savoir ce qui la définit. Est-elle plus verte, plus économe en énergie qu’une ville classique ? Une cité fermée sur elle-même ou très mondialisée ? Impose-t-elle de revoir son mode de vie ? On fait le point sur le vrai et le faux. Bienvenue dans le fact-checking de la ville durable.

Équilibre environnemental, économique et social : ce sont les trois piliers de la ville durable. Utopique ? Plus vraiment. Partout sur la planète, des cités traditionnelles se muent progressivement en villes durables. De Vancouver (Canada) à Montevideo (Uruguay), de Reykjavik (Islande) à Portland (États-Unis) ou Cape Town (Afrique du Sud) et même jusqu’à la très dense Hong Kong (Chine), les efforts entrepris donnent des résultats.

Mais concrètement, c’est quoi une ville durable ? C'est une ville qui revoit sa politique d'aménagement pour favoriser des habitats basse consommation, une cité qui « renature » sa surface et cesse de s’étaler, qui privilégie le mélange des genres (habitats, services et commerces), la densité, les mobilités douces. C'est aussi un espace urbain capable de se maintenir dans le temps et au travers des conditions climatiques extrêmes qui s’annoncent dans le futur. Une ville qui offre tout le confort possible, mais surtout une qualité de vie décente à chacun, et ne reporte pas ses coûts et ses problèmes sur les générations à venir. Une ville durable, finalement, c’est une métropole qui se réapproprie un projet collectif. 

Mais cette cité idéale peut aussi faire peur : certains craignent d’y perdre leurs habitudes, leur confort individuel, leurs libertés. Ils redoutent d’être cernés par les multiples obligations liées à l’atteinte d’objectifs « durables et responsables ». Mais qu’en est-il vraiment ? Histoire d’y voir enfin clair, nous avons demandé à Philippe Outrequin, spécialiste du développement durable urbain et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet*, de nous aider à déconstruire 14 idées reçues sur la ville durable.

1. Une ville durable, c'est une ville chère, inaccessible, réservée aux privilégiés. 

Vrai... mais faux 

Une ville durable n’est pas une ville plus chère. En tout cas elle ne devrait pas l’être, car une ville durable, cela doit d’abord être une ville inclusive, accessible à chacun, quels que soient ses moyens financiers. Certes, les rénovations et constructions urbaines demandent des dépenses, mais l’un des objectifs premiers de la ville durable est bien de dépenser moins d’énergie, moins de ressources, d’induire moins de déplacements, de produire moins de déchets et donc, à terme, d’être plus accessible, puisqu’elle permet à chacun de vivre plus confortablement, pour moins cher grâce aux économies d’énergie. Ce que confirme Pierre-André de Chalendar, Président-Directeur Général de Saint-Gobain dans son dernier livre, Le Défi urbain. Retrouver le désir de vivre en ville. « Construire durable peut coûter un peu plus cher au début, mais lorsqu’on se projette sur la durée de vie du bâtiment, les bénéfices sont évidents. »

Cette notion d’une ville durable qui doit être accessible à tous, elle s’impose à l’ensemble des populations du monde, et pas uniquement aux habitants privilégiés des régions occidentales. « Dans de nombreux pays en voie de développement, on voit émerger une classe moyenne qui ne se contente pas d’un habitat sommaire et qui attend une construction capable de satisfaire à des standards de confort, bien loin du "low cost" que l’on peut imaginer », explique Pierre-André de Chalendar. Ainsi au Cameroun, la communauté urbaine de Douala, ville très dense et fortement étalée, a mené pendant 4 ans une expérience pilote de réaménagement durable dans le quartier de Makèpè Missokè. Objectif : identifier les bonnes pratiques réplicables, en vue de développer la ville résiliente à l’ensemble de l’agglomération. Mais la ville durable, c’est aussi une ville « sociale ». C’est pourquoi la ville brésilienne de Curitiba mène depuis les années 1970 une politique aussi « verte » que sociale. On peut par exemple y échanger des déchets contre des tickets de bus ou de la nourriture.

2. Vivre dans une ville durable, c'est devoir habiter dans d'immenses tours. 

Pas forcément.

Une ville durable c’est une ville qui cesse de s’étaler géographiquement, et qui, au contraire, cherche à “renaturer” sa surface. Cela passe donc inévitablement par la densification des zones déjà habitées, et davantage d’habitats plus denses. Mais cela n’implique pas nécessairement de construire plus haut. Densifier, cela passe plutôt par des solutions collectives, des immeubles de petites et moyennes hauteurs dotés de terrasses, de balcons ou pourquoi pas de petits jardins… Et d’imaginer des maisons qui réunissent 3 ou 4 familles (une pratique courante en Allemagne), beaucoup plus fonctionnelles et denses qu'une maison individuelle posée sur sa parcelle clôturée. 

3. C'est avoir pour seul choix des appartements petits et sans commodités personnelles.

Partiellement vrai. 

Bien sûr, on pourrait imaginer que pour tendre vers la ville durable, il faille réduire la taille des logements - notamment pour réaliser des économies de matériaux et d'énergie. Mais ce n’est pas nécessaire. On peut accepter de vivre dans un habitat d’une taille raisonnable, adapté à sa cellule familiale et à ses besoins, sans vouloir perdre son confort. D’autant que des bâtiments très performants énergétiquement permettent d’obtenir un impact positif. 

Par contre, il est vrai que la ville durable tend à mutualiser et développer des espaces de services communs, comme des espaces de réunions, des laveries, des chambres d'amis partagées, etc. Un choix qui peut sembler contraignant à première vue, mais qui permet d’économiser à la fois l’énergie… et son argent (on accède à ces espaces et on les utilise uniquement en cas de besoin, on mutualise leur coût d’entretien), tout en libérant de la place chez soi (pourquoi pas pour ses affaires personnelles). 

4. Une ville durable, c'est construire encore plus, au détriment des zones agricoles. 

Vrai… et faux. 

La construction est au cœur de la ville durable : elle est nécessaire pour répondre à la demande de logements liée à des populations qui ne font que croître. Mais parce qu’on doit rendre durable des villes déjà existantes, déjà bâties, habitées, implantées sur des territoires limités, c’est surtout la rénovation qui offre la solution la plus viable pour remplacer des logements anciens qui font parfois office de vraies passoires thermiques. , Interrogé par Pierre-André de Chalendar pour son livre Le défi urbain : retrouver le désir de vivre en ville, l’urbaniste et enseignant Sylvain Grisot propose d’ailleurs un nouveau concept : l’urbanisme circulaire. « Il s’agit d’appliquer à la fabrique de la ville les principes de l’économie circulaire afin de produire une ville flexible, capable de s’adapter en continu aux évolutions des besoins, pour optimiser l’usage des sols déjà artificialisés*** ».

Le consensus semble se faire : construire à tout va, ce n’est plus une solution. Pour preuve, en 2011, de nombreux pays européens se sont engagé dans le programme ZAN (Zéro artificialisation nette) qui vise à cesser d'ici 2050 toute augmentation de la surface de terres occupées (et à compenser toute nouvelle « artificialisation » d’un terrain par une « renaturation » équivalente. A terme, le respect de la ZAN implique donc de construire « la ville sur la ville », sans toucher aux zones agricoles qui nous nourrissent. Résultat : on améliore la zone urbaine, on la modifie, on la rénove, on la rend plus performante... mais sans s'étaler.

5. La ville durable n'utilise que des matériaux naturels. 

Faux. 

Les termes “naturel”, comme “biosourcé” sont trompeurs quand on parle de matériaux, car ils semblent dire qu’ils sont forcément durables et bons pour la santé et l’environnement. Or, ce n’est pas systématiquement vrai. Le plomb est un matériau naturel, par exemple. Un matériau biosourcé peut aussi contenir des additifs toxiques. Pas si simple donc ! 

Ceci étant dit, certains matériaux naturels et utilisés depuis des millénaires, comme la terre crue, représentent des pistes de construction durable intéressantes et retrouvent les faveurs des constructeurs.

La ville durable, qui se conçoit comme une vitrine des bonnes pratiques, va donc plutôt s’attacher à privilégier les matériaux renouvelables ou recyclés, et même des matériaux non renouvelables mais recyclables, en évitant ceux dont la transformation demande trop d’énergie ou dont le transport polluerait trop. 

6. Vivre dans une ville durable, c'est limiter sa consommation d'énergie, au risque d'avoir trop chaud ou trop froid. 

Faux. 

C'est l'inverse : c’est une ville pensée pour garantir notre confort thermique, ni trop chaud ni trop froid. Comment ? Parce que dans la ville durable l’ingénierie s’est penchée sur le sujet pour trouver des solutions et que les bâtiments anciens ont été rénovés avec des matériaux qui garantissent leur efficacité thermique. De nouvelles techniques facilitent la récupération de chaleur produite par les eaux usées, pour chauffer en hiver et refroidir en été. Un système qui permet tout de même de « réduire de 30 à 70 % les émissions de CO2 dues au chauffage ou au refroidissement des bâtiments et de promouvoir un chauffage économe en énergie »**. Résultat : des constructions peu gourmandes en énergie, correctement isolées et pensées pour stocker la chaleur quand il fait froid et optimiser le rafraîchissement procuré par le vent et la nuit, en été. Certaines peuvent même produire leur propre énergie renouvelable – on les appelle alors « bâtiments à énergie positive ». 

7. Dans une ville durable, les moyens de déplacements individuels doivent disparaître.

Partiellement vrai. 

Mais là encore, l'interdiction n'est pas le principe. Les besoins de déplacement sont inhérents à l'homme, à son activité. Un artisan, sans son véhicule, est pénalisé. En revanche, il s'agit de réduire les « besoins » de déplacement, notamment pour les trajets courts. Des solutions se mettent en place : favoriser la mixité fonctionnelle, c’est-à-dire placer à proximité logements, équipements (écoles, administrations, centres de soin…) commerces , développer les circuits courts pour limiter le transport de marchandises. Ou encore développer davantage le numérique pour permettre le télétravail, le e-commerce, le e-santé, etc. qui réduisent les besoins de transports. Enfin, la ville durable facilite l’adoption et la pratique de modes de déplacements doux, pour remplacer certains trajets en voiture.

8. En fait, cela implique de nombreuses restrictions pour l'habitant et moins de confort personnel.

Faux, mais...

Un changement doit s'opérer. Permettre le développement de villes durables, c'est une démarche à long terme. Et même si cette transition ne doit pas passer par une série de restrictions punitives pour les habitants des zones urbaines, il va tout de même falloir trouver des solutions pour réduire le gaspillage et les déplacements inutiles. Car c’est établi désormais : le mode de vie « à l’occidentale » tel qu’il existe aujourd’hui n’est pas pérenne. Mais tout ne repose pas sur les épaules du citoyen. Garder le même niveau de vie avec moins de ressources, induit un changement de règles du jeu du marché ainsi qu’une volonté politique par la mise en place de régulations, de réglementations, d’un accompagnement financier, et aussi d’un système de taxation qui  ou d’incitations fiscales. C'est une politique globale, doublée d’une volonté citoyenne. 

9. Les choix et initiatives personnels sont gommés à la faveur du collectif. 

Faux. 

Si un mouvement plus durable peut venir d'en haut (des organisations, de la régulation, des législations...), les initiatives individuelles sont, elles, nécessaires à son fonctionnement. Les tontines en Afriques, ces associations collectives d’épargne pour financer un projet commun, les habitats participatifs en Norvège dans lesquels les habitants mutualisent un maximum de services pour réduire les coûts, ou même les associations paysannes en France, sont toutes des initiatives de particuliers. Mais chacune, à son niveau, contribue à réduire l'individualisme et à créer une ville solidaire, une intelligence collective, motrice de la ville durable. 

10. La ville durable est une ville décroissante.

Faux. 

« La décroissance implique la diminution de la richesse économique d'un territoire, voire la disparition d'une civilisation », explique Philippe Outrequin. Or ce n'est pas ce qu’implique le développement d’une ville durable. C’est plutôt une croissante différente qui se met en place. Une croissance dans laquelle les ressources non renouvelables, la terre, la nature, prennent de la valeur. Une croissance dans laquelle la financiarisation de l'économie n'a plus sa place : c'est l'humain qui revient au centre de l'économie.

11. C'est une ville autarcique.

Faux. 

Viser l'autarcie, ce serait une façon d’aller vers de la décroissance, car il est impossible qu’une ville produise tout ce dont elle a besoin pour fonctionner. C'est également cultiver la méfiance alors que justement, les ville durables n'ont de sens que dans la coopération. Une ville peut être attractive et se démarquer grâce à son statut « durable », mais il doit y exister une cohérence de solidarité avec les environnements alentour. 

12. Dans une ville durable, tous nos faits et gestes seront connectés (déchets, consommation, déplacements...). 

Partiellement vrai.

Mais soyons honnêtes, c’est déjà le cas dans de très nombreuses agglomérations à travers le monde, qu’elles soient « durables » ou non. Néanmoins, Philippe Outrequin estime qu’il ne faut pas se focaliser sur le ”contrôle” que cela induit (et qui peut faire peur) mais plutôt sur l’opportunité proposée par ces nouvelles technologies, qui peuvent nous aider à prendre conscience de nos actes, et de leur impact. 

À San Francisco, par exemple, la ville a décidé dès 2009 de donner un libre accès à ses données municipales aux citoyens et aux acteurs privés, en les invitant à s’en servir pour améliorer la ville. Depuis, ce sont plus de 60 applications qui ont été créées dans le domaine de la santé, de la mobilité ou de la biodiversité pour faciliter la vie des habitants. A Singapour, ville intelligente par excellence, les factures en ligne de gaz et d’électricité donnent à voir la consommation de l’abonné, bien évidemment, mais aussi celle de son quartier, afin qu’il puisse se situer et adapter sa consommation. 

Plutôt que le contrôle et la répression, la ville durable mise sur l'éducation, la culture des habitants et des générations à venir.

13. C'est une ville écologique. 

Vrai. 

Attention cependant au double sens du mot écologique. Une ville durable est écologique au sens scientifique, par la préservation de la biodiversité, la priorité donnée à la dynamique des écosystèmes, les matériaux utilisés, et surtout sa résilience, c'est-à-dire le fait de s'adapter aux conditions climatiques à venir. Cela ne veut pas dire qu’elle soit forcément « écologique » sur le plan politique, c’est à dire pilotée par une équipe issue d’un parti « vert ».

14. C'est une ville inclusive.

Vrai. 

Une ville durable ne peut pas se construire sans le partage, l'éducation et la solidarité qui forment le socle de ses valeurs. L'égalité des chances, l'égalité femmes-hommes, l'inclusion des personnes handicapées et l'égalité des différentes générations sont au cœur même de la ville durable. 




* Philippe Outrequin est notamment l’auteur de L’urbanisme durable. Concevoir un éco-quartier (éd. Le Moniteur, mai 2011) et Nouvelles architectures écologiques ( éd. Le Moniteur, mai 2016)

** in Le Défi urbain. Retrouver le désir de vivre en ville de Pierre-André de Chalendar (éd. Odile Jacob, mai 2021)

*** in « Manifeste pour un urbanisme circulaire » de Sylvain Grisot (Dixit.net, février 2020)

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