Bâtiment réversible, bâtiment modulaire : quelles différences ?

Construire moins, mais mieux et plus durable, voilà la question qui anime les acteurs du bâtiment. Et si la réponse était dans l’instable plutôt que dans la permanence ? Et si dès leur construction les bâtiments étaient polymorphes, érigés avec des matériaux qui favorisent de multiples usages ? Réversible ou modulaire, on fait le point sur le bâtiment évolutif mais durable.

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Quand l’évolutif l’emporte sur le permanent

Bâtiments réversibles, bâtiments modulaires, déconstructions, réhabilitation, réutilisation... Les termes qui évoquent une approche de la construction vivante, évolutive, et non plus figée dans le temps, se multiplient. Un changement de cap qui répond logiquement au contexte dans lequel nous vivons. Au cœur des préoccupations de chacun – et en particulier des professionnels de la construction : le défi environnemental, la préservation des ressources naturelles, la lutte contre l’artificialisation des sols… Mais aussi le déficit d'habitations et la multiplication de bâtiments paradoxalement vacants. Mal construites, mal adaptées, peu confortables : au lieu d’abriter agréablement l’ensemble des activités humaines, l’excès de constructions semble en réalité avoir appauvri nos territoires. Mais alors comment résoudre la quadrature du cercle ?

Un bâti inapte à recevoir de nouveaux usages ?

Dans son livre blanc Construire Réversible (Canal Architecture, 2017) l’architecte français Patrick Rubin traçait déjà les grandes lignes de l'avenir de la construction : « Nos sociétés ont davantage bâti ces dernières décennies que les siècles auparavant, et les perspectives de transformations à opérer sont immenses. Préférer la réhabilitation à la construction sera bientôt la règle. » Or, si le construit n'est plus adapté, reconstruire l'existant semble être un gouffre tout aussi vertigineux : « L’effort à produire est souvent démesuré pour offrir une nouvelle vie à un bâtiment lorsqu’il est dépourvu de magie et semble inapte à accueillir de nouveaux usages », poursuit Patrick Rubin.

Mais alors, vers quelle autre solution se tourner ? « L’idée d’habiter, travailler, enseigner… successivement dans un même lieu engage à dissocier programme et procédé constructif dès la conception, au bénéfice d’une souplesse d’usages. » Ce dont nous parle-là Patrick Rubin, c’est bien d’une approche réversible de la construction, pensée dès l’origine pour vivre mille vies.

Constructions réversibles et modulaires : concrètement, de quoi parle-t-on ?

Modulaire, réversible : on l’a compris, c'est dans un cadre de souplesse et de géométrie que les constructions durables de demain doivent s’inscrire.

Mais qu'appelle-t-on une construction réversible et une construction modulaire ?

Une construction réversible est un bâtiment, conçu pour servir plusieurs usages sur toute sa durée de vie (du professionnel, vers du résidentiel, et vice versa), sans démolition. Comment ? En privilégiant une conception « universelle » : soit un grand plateau, des espaces le plus ouverts possibles, une ossature solide en bois ou en métal, doublée d'un second œuvre (les murs et les parois) plus léger et d'un bardage en bois, par exemple, qu'il est tout à fait possible de démonter, adapter, redéployer et réutiliser selon l'usage destiné. La contrainte de la construction réversible, c’est que chaque usage doit être envisagé en avanceMais c’est une donnée de plus en plus prise en compte dans les nouveaux quartiers ou dans les zones en réhabilitation. Ainsi en France, dans le quartier de la Confluence à Lyon, le projet Work#1 porté par LinkCity et Bouygues Bâtiment Sud-Est, présente des immeubles de bureaux qui seront convertibles en logements dès que l’autoroute à proximité sera déclassée en boulevard urbain, d’ici quelques années. VINCI Construction France a également développé Conjugo, une solution pour construire un bâtiment de bureau réversible en logement. Le réversible rentre dans les mœurs.

Aux Pays-Bas également, cette approche prend de l’ampleur : l’agence RAU Architects se félicitait ainsi, en janvier dernier, d’avoir conçu "le premier immeuble de bureaux à grande échelle, 100 % en bois et démontable" pour le siège social de la Banque Triodos situé dans une forêt, près de Zeist.

Une construction modulaire induit, elle, un bâtiment préfabriqué en 2D ou 3D, conçu « en amont » en usine selon un cahier des charges spécifique, et transportée directement sur site pour être combinée et former un bâtiment. La construction modulaire est, par définition, modulable à l'envie et s’adapte facilement aux besoins actuels et futurs.

Si la pratique existe déjà depuis déjà quelques années, le marché du modulaire est désormais aussi qualitatif que bien maîtrisé, notamment en Europe, et permet tous les usages. Du plus modeste… au très ambitieux.

A Abu Dhabi, par exemple, c’est un stade multifonctions entièrement modulaire qui est récemment sorti de terre : l’Etihad Arena, sur l’île artificielle de Yas Island. Saint-Gobain a été choisi pour équiper cet édifice conçu par le cabinet d’architectes Pascal+Watson et qui accueillera une grande variété d'événements sportifs et de divertissements allant du théâtre de 500 places à une salle de 18 000 places.

En Allemagne, Saint-Gobain et la société SH Holz & Modulbau Gmbh, ont réhabilité le centre d’accueil pour enfants de Stadtteiltreff Stroot, à Lingen, en seulement trois mois grâce à un ensemble de modules préfabriqués en usine puis installés directement sur site. Une performance qui a également montré son utilité lors de la pandémie de Covid-19, lorsque la Chine a réussi l’exploit de fabriquer en modulaire un nouvel hôpital de 1000 lits à Wuhan, en quelques jours.

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Beaucoup d’atouts et peu de limites

Pourquoi privilégier les approches réversibles et modulaires aujourd'hui ? Car les deux approchent permettent de s'adapter à tous les projets. 

Le point fort de la construction modulaire, est qu’elle permet un contrôle maximum de la qualité de la réalisation et des matériaux utilisés. Tout est conçu directement sur la chaîne même de matériaux, ce qui évite un certain nombre d’aléas rencontrés communément sur un chantier. Mieux, les délais de fabrication sont raccourcis, les intermédiaires réduits, et le gaspillage évité. Autant d’atouts qui permettent également de réduire les coûts.

Du côté de la construction réversible, le principal bénéfice réside dans l'économie des ressources. Chaque matériau envisagé doit s'adapter à l'économie circulaire, puisque tout est voué à être réutilisé à terme, dans un autre projet. Moins de déchets, moins de ressources gaspillées.

Quid des limites ? Elles existent mais ne présentent plus de barrières infranchissables. Sur le modulaire, le défi réside surtout dans la conversion du métier : les constructeurs, voire les architectes, habitués à couler du béton doivent s'adapter à de nouvelles normes, à un nouveau modèle économique, et à un ordre de conception chamboulé.

Concernant l’approche réversible, l’enjeu consiste à unifier les normes et exigences réglementaires qui sont aujourd’hui variables en fonction des type de bâtiments (épaisseur des murs, etc.), pour introduire plus de cohérence et de fluidité entre les usages. Voilà pourquoi, pour le moment, seuls les changements d'usages du résidentiel vers des immeubles de bureaux sont envisagés et non vers des bâtiments sanitaires, plus complexes.

Les matériaux au centre des nouvelles approches

Et les matériaux dans tout cela ? Doit-on transiter vers le tout recyclé et recyclable ? Réversible ou modulaire, la réponse est générale : la tendance est à l'économie circulaire. Impossible désormais de penser une construction durable sans prévoir la fin de vie du bâtiment ou a minima son prochain usage. Priorité donc aux matériaux facilement démontables, réutilisables ou recyclables : des structures métalliques, du bois, du plâtre et des matériaux recyclés. Mais la réflexion va plus loin. En Europe, la réutilisation implique aussi une transparence totale des matériaux utilisés via un « passeport matériaux » qui devra présenter les solutions utilisées, la façon de les assembler, de les démonter, leur usage et toutes les substances présentes dans leur composition pour limiter les risques à l'avenir.

Réversibles ou modulaires, les bâtiments de demain ne semblent plus vouloir s'imposer dans le décor, mais bien se proposer comme un outil évoluant au gré des époques. Plus qu'un édifice pérenne, c'est sans doute cela, une vraie construction durable.

 

Crédits photos : Sergey Nivens/Shutterstock