Comment l’industrie pourra faire face à la crise de l’eau ?
Les effets du changement climatique sur le cycle de l’eau se font de plus en plus ressentir, avec des conséquences majeures sur la disponibilité et la qualité de cette ressource vitale. Pour l’industrie, la raréfaction de l’eau pose des questions fondamentales. Comment assurer la continuité des activités dans un contexte de stress hydrique croissant ? Saint-Gobain explore des solutions pour s’adapter à ces nouveaux défis tout en préservant les ressources disponibles.
Interruption de la production, problèmes d’approvisionnement… Comment continuer à produire quand l’eau se fait rare ? La crise sanitaire et alimentaire de l’eau, qui découle directement du changement climatique, risque bien de devenir — dans un futur très proche — une crise industrielle !
Face à ces menaces, l’industrie doit se réinventer, s’adapter. Innover pour consommer moins et mieux l’eau ne peut plus être une simple ambition, mais une nécessité. Alors, comment l’industrie, 2e consommatrice d’eau mondiale après l’agriculture, peut-elle s’acclimater à la disparition de cette ressource essentielle ?
L’industrie, une goutte d’eau dans l’océan ?
Avec 20 % des ressources mondiales consommées, l’empreinte de l’industrie est loin d’être négligeable. Mais sans eau, certaines productions seraient tout simplement à l’arrêt. Pour produire un m3 de béton, il faut environ 150 à 200 litres d’eau ! Et quand on sait que chaque seconde dans le monde, 190 m3 de béton sont coulés, on réalise que les quantités d’eau consommées par le seul secteur de la construction sont tout simplement colossales. Car l’eau, nous l’utilisons à toutes les étapes : « L’eau est essentielle à la production et l’utilisation des matériaux de construction, mais aussi indispensable au fonctionnement des usines : nettoyage, refroidissement, etc.. », explique Élodie Fenayon, Directrice Environnement et Économie Circulaire de Saint-Gobain.
Construire durable, c'est consommer moins d'eau
L’interdépendance de nos systèmes industriels ajoute une autre dimension au défi, car l’eau est aussi au cœur de notre production d’énergie ! En particulier pour le refroidissement des centrales électriques. Sans eau, c’est toute une production d’électricité qui serait compromise. S’ensuivrait un effet domino qui toucherait tous les secteurs, de l’industrie aux foyers. Cette vulnérabilité énergétique vient complexifier encore davantage l’équation à résoudre d’un scénario déjà catastrophique.
Des menaces concrètes, des adaptations nécessaires
Face à ces défis, Saint-Gobain relève le défi de l’eau avec une ambition claire : zéro rejet d’ici 2030 dans les zones de stress hydrique très élevé (par stress hydrique, on entend une situation de pénurie d’eau qui surgit lorsque la demande en eau dépasse les ressources disponibles), et pour toutes les autres régions du monde, une réduction de 50 % de ses prélèvements. Une volonté qui se transforme sur le terrain en actions concrètes.
Prenons l’exemple du site de Chantereine dans le nord de la France. Selon les projections climatiques, cette région, pourtant tempérée, sera confrontée à un stress hydrique élevé d’ici 2040. Quelles sont les conséquences de ce stress hydrique pour l’industrie ? La multiplication des baisses temporaires, voire des arrêts complets, de la production. Pour anticiper cette situation critique, l’usine de Chantereine, spécialisée dans la fabrication de verre, a mené une étude approfondie. L’objectif : définir quelles lignes de production réduire ou arrêter en fonction des différents niveaux d’alerte sécheresse et des réductions de consommation d’eau de 5,10 ou 15 % qui pourraient lui être imposées. Une préparation minutieuse qui permet d’éviter d’avoir à prendre des décisions dans l’urgence.
Simple en apparence. Mais peut-on procéder ainsi pour tous les processus industriels ? Certains sont, en effet, plus délicats que d’autres. Pour rester dans la même industrie, un four verrier ne peut pas être stoppé comme on éteint une bouilloire. Un arrêt, même temporaire, pourrait figer le verre en fusion et endommager le four de façon irréversible. Quelle parade trouver alors ?
Des solutions d’adaptation, mais non sans dilemmes
Certaines entreprises s’attaquent au problème par le commencement et choisissent d’optimiser l’existant. Le site Saint-Gobain de Ploiesti, en Roumanie, en est un parfait exemple. Implantée dans une région à fort stress hydrique, l’usine de laine de verre a réussi, par des gestes simples, à réduire sa consommation de 52 %. Comment ? Par l’installation d’équipements de mesure et une chasse drastique aux fuites qui représentaient 32 000 m³ d’eau perdus entre 2022 et 2023. Et au-delà de ces premières mesures, parfaitement réplicables sur d’autres sites, l’usine a fait mieux encore : elle a mis en place un système de réutilisation de l’eau issue du processus de dilution du liant. De quoi économiser jusqu’à 59 000 m³ d’eau par an !
L’industrie se tourne aussi vers des solutions prédictives. La startup Leakmited, par exemple, utilise l’IA pour identifier précisément les zones à risque de fuites. Une prouesse qui permet de réduire les zones d’investigation à seulement 20 à 30 % de réseaux, sur des installations qui font parfois plusieurs centaines de kilomètres ! On pourrait imaginer la même approche dans les usines avec des systèmes de surveillance intelligents, capables en temps réel d’anticiper la consommation d’eau, de la même manière qu’on prévoit la météo. Ce serait comme avoir un plombier high-tech en mesure de détecter la moindre anomalie avant même qu’elle ne se produise !
À Chennai, en Inde, où le stress hydrique est particulièrement élevé, les usines Saint-Gobain Glass et Sekurit ont répondu à la demande des autorités par des solutions plus simples à mettre en place. Les toits des usines ont été transformés en collecteurs d’eau de pluie géants. Ainsi, les usines fonctionnent en circuit fermé et répondent à l’exigence gouvernementale de ne plus pomper leur eau dans les nappes phréatiques. Une forêt urbaine en bénéficie, et l’excédent d’eau des moussons est même stocké pour alimenter les usines pendant les périodes sèches. Mais on peut se poser la question de l’avenir de ces initiatives quand, faute au changement climatique, la pluie se fera rare en Inde d’ici 20 ans ?
Enjeux et opportunités de la construction durable dans les pays du Sud
Et puis, attention aux effets secondaires, prévient Élodie Fenayon : « Ces projets doivent être évalués au cas par cas, car parfois, la collecte d’eau de pluie nuit au rechargement des nappes phréatiques, ce qui peut entraîner des impacts négatifs sur la biodiversité et les écosystèmes locaux ». Cette réflexion illustre la complexité des solutions à mettre en œuvre et la nécessité d’une approche holistique de la gestion de l’eau.
La sobriété : un défi collectif pour un avenir durable
La crise de l’eau représente donc un défi majeur pour l’industrie, mais aussi une opportunité de repenser nos modèles de production et de consommation. Quand l’eau est indispensable, il faut trouver de quelle manière en utiliser moins. Saint-Gobain révise alors ses recettes de production et se fait chimiste de la construction. Pari réussi pour Chryso, filiale de Saint-Gobain, avec ses additifs capables de réduire de façon significative la quantité d’eau nécessaire à la fabrication du béton.
La réutilisation des eaux usées traitées (REUT) s’impose également comme une solution d’avenir. Veolia vient d’ailleurs de franchir une étape majeure en inaugurant en 2023 en Vendée la première unité française de réutilisation des eaux usées pour la production d’eau potable. Une démarche technologique qui produit 1,5 million de m³ d’eau potable pendant les périodes sèches. Si la technologie permet désormais de transformer les eaux usées en eau potable, elle ouvre aussi de nouvelles perspectives pour l’industrie. En s’inscrivant dans une logique de symbiose industrielle, des secteurs tels que la construction, grande consommatrice d’eau pour le bétonnage et le nettoyage des chantiers, pourraient bénéficier de cette eau réutilisée pour la production de matériaux comme le ciment ou les enduits, ou pour d’autres procédés industriels. Veolia met d’ailleurs son expertise à disposition des industriels pour adapter ces solutions à leurs besoins spécifiques.
Aussi encourageantes ces initiatives soient-elles, une chose est sûre : la technologie seule ne suffira pas. La sensibilisation et l’engagement de tous les acteurs sont cruciaux. Comme le souligne Élodie Fenayon : « Chaque geste compte. En tant qu’individus et professionnels, nous pouvons tous contribuer à une gestion plus responsable de l’eau. Que ce soit par des choix de consommation éclairés ou par l’innovation dans nos entreprises, nous avons le pouvoir d’agir. »
L’avenir de l’industrie face à la crise de l’eau se profile comme une danse complexe entre innovation technologique, conscience environnementale et collaboration. Chaque goutte compte. Ce n’est qu’en unissant nos efforts et en adoptant une approche globale que nous pourrons relever le défi de la gestion durable de l’eau, ressource précieuse et indispensable à notre survie et à celle de notre planète.