Construire vite, c’est construire mieux ?

« Construire vite, mieux et moins cher », cette expression de l'architecte français Fernand Pouillon (1912-1986), est reprise en cœur par la plupart des gouvernements du monde entier, face à l’urgence démographique et l’urbanisation croissante. Ces enjeux doivent également s’inscrire dans le prisme de l’impératif climatique. Alors, comment construire vite, mieux et vertueux ?

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Vers de nouvelles solutions de construction

28 heures et 45 minutes, top chrono. C’est le temps qu’il aura fallu à une entreprise chinoise pour ériger un immeuble d’habitation de 10 étages. Une première mondiale qui « révolutionne » les techniques de construction traditionnelles. Pour établir ce nouveau record, l’entreprise a utilisé des structures préfabriquées, semblables à de gros conteneurs que l’on empile. 3 grues, quelques boulons, un raccordement à l’eau et l’électricité…  En moins de 2 jours, l’immeuble était prêt à accueillir ses nouveaux résidents. Dans un pays qui compte plus d’un milliard d’habitants, on comprend aisément pourquoi il est indispensable de « construire vite ». Mais ailleurs, est-ce vraiment nécessaire ? N’est-ce pas un record aussi futile qu’inutile ? À vrai dire… non. Construire vite, et si possible mieux, n’est plus une option. Car partout dans le monde, il y a urgence.

Comme une traînée de poudre, la pénurie de logements implose, touchant sans distinction les pays émergents ou industrialisés. D’aucuns disent qu’elle pourrait être la prochaine crise du millénaire. Aux États-Unis, on estime qu’il faudrait construire en une année, l’équivalent de 3 ans de logements pour rattraper le retard accumulé. Même constat en Europe ou encore en Afrique, qui voit son compteur démographique s’emballer, en route vers les 2,4 milliards d’habitants en 2050, selon les dernières projections (1).

Alors construire vite, c’est vraiment construire mieux ? Oui ! Mais surtout si construire vite cela veut dire répondre aux enjeux globaux… tout en construisant mieux.

Construire vite pour préparer demain

Parmi les enjeux à résoudre en construisant vite ET mieux : l’urgence démographique, l’urbanisation galopante et l’impérieuse nécessité d’éradiquer l’habitat indigne. C’est donc une véritable lame de fond, à la fois urbaine, démographique et environnementale, qui vient accélérer les mutations. Ne plus construire comme avant, mais inventer de nouvelles solutions, pour aujourd’hui et demain… voilà le défi auxquels sont confrontés les acteurs de la construction, qui explorent de nouvelles pistes pour compresser les délais.

Reprenons l’exemple de l’immeuble chinois : pour bâtir « contre la montre », le constructeur, Broad Group, a appliqué les principes du modulaire. Autrement dit, tout l’immeuble est fabriqué en usine. Y compris les circuits d’eau et d’électricité. Il n’y a plus ensuite qu’à raccorder l’ensemble directement sur site.

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 Bois et métal : vers le bâtiment renouvelable

Autre variante « gain de temps », la construction légère en bois, qui apparaît comme une alternative sérieuse pour aller vite. Très utilisée au Japon mais aussi aux États-Unis, l’ossature bois séduit pour sa polyvalence et sa rapide mise en œuvre. Talonnée de près par sa consœur l’ossature métallique, les deux solutions s’appuient sur un même principe : la structure est préfabriquée en usine, en prêt-à-poser. Sans temps de séchage. Mieux : face à la raréfaction des matières premières, le bois et le métal ouvrent l’ère du bâtiment renouvelable. En effet, ils sont tous deux recyclables et frugaux en énergie, puisque leur mise en œuvre ne nécessite pas d’eau.

Imprime-moi une maison !

Pour résoudre les problèmes de logement, les acteurs de la construction testent aussi de nouvelles pistes, comme l’impression 3D. Saint-Gobain Weber Beamix au Pays-Bas s’est livrée à l’exercice en imprimant toute une habitation de 94 m2, dans la banlieue d’Eindhoven. Partout, des projets de ce genre se multiplient, en Belgique, au Salvador ou en Californie. C’est ainsi qu’à l’occasion du festival Coachella, un ensemble de 15 maisons 3D a poussé comme un champignon. Conçues par Mighty Buildings, ces habitations du futur jouent la partition du Taylorisme : 80 % du processus est automatisé en usine. Résultat des courses : on peut devenir l’heureux propriétaire d’une maison imprimée de 350 m2, clé-en-main, en 24h chrono.

Alors, l’impression 3D, une réponse pour lutter contre le mal logement ? Si cette technologie permet de réduire les coûts et les délais, elle n’a pas réponse à tout. Pour l’heure, elle est surtout utilisée pour la construction individuelle. Moins pour des immeubles de grande taille. L’autre enjeu concerne son empreinte carbone. Peu de recul à ce jour, la technologie étant trop nouvelle. Il serait donc intéressant de dresser un bilan complet - de l’usine au chantier – en comparaison à une construction plus traditionnelle.

Le BIM Bang

 Construire vite demande d’imaginer des produits et services innovants, dans le respect des enjeux de développement durable. Cela suppose aussi une organisation bien rôdée, tirée au cordeau, pour ne pas perdre de temps sur le terrain.
Sur ce point, les chantiers pourraient gagner en fluidité en jouant la carte du
Building Information Modeling. Comprenez « BIM » ou maquette numérique. Si la solution n’est pas nouvelle, elle montre chaque jour combien une bonne orchestration entre les différents corps de métier peut grappiller un temps précieux. Avec le BIM, tout est modélisé, contrôlé et analysé en amont. Pas de mauvaise surprise sur chantier ni ajustement de dernière minute : tout a été anticipé. L’autre force du BIM est le partage d’informations en temps réel. Chaque acteur dispose de l’ensemble des caractéristiques techniques, du planning, des interventions… Alors forcément, on gagne du temps, on rationnalise les flux… et donc, on construit plus vite ! Dans certains pays, la maquette numérique va de pair avec la construction en régime accéléré ou « Fast-track construction ». Une technique qui autorise le chevauchement des tâches et missions. Un exemple parmi d’autres : alors que la phase de conception n’est pas achevée commencent les travaux de terrassement.
 

Autre solution pour accélérer les chantiers : la découpe à la demande. Saint-Gobain Belgique propose ainsi des plaques de plâtre découpées à la bonne dimension. Un minimum de chute pour un maxi gain de temps. Ou encore, des plaques de plafond biseautées sur les 4 côtés, pour faciliter l’ajustement, voire des maxi cloisons de 3 mètres de long, qui évitent les multiples jointements. Chaque solution est pensée pour gagner du temps, mais aussi pour construire des bâtiments de bonne qualité, plus pérennes et responsables, dans le prolongement des actions menées en faveur d’une construction plus durable.

SAM, le nouveau maçon

Une construction rapide et qualitative qui peut également s’appuyer sur les atouts de la digitalisation et de l’industrie 4.0. À commencer par les drones pour vérifier l’avancée des chantiers, bien plus efficace qu’une tournée à pied. Ou bien Sam, (semi-automatic mason) ce maçon-robot capable de poser 3 000 briques par jour. De quoi s’interroger sur l’avenir du métier. Mais sur ce point, l’entreprise américaine qui le fabrique se veut rassurante : SAM n’est qu’un outil pour augmenter la productivité, il aura toujours besoin d’un humain pour le programmer et inspecter les tâches accomplies...    

Digitalisée, ultra moderne ou s’appuyant sur des techniques traditionnelles… Finalement la construction rapide, c’est d’abord une réponse concrète et efficiente aux mutations du monde : urbanisation croissante, explosion de la démographie, besoins en rénovation énergétique. C’est aussi apprendre à construire mieux, plus confortable et même moins cher, sans transiger sur la qualité des produits. 


(1) https://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/LERIDON/54200

 

Crédits photos : Garsya/Shutterstock // Ungvar/Shutterstock